De l'esthétique de l'inachevé

Publié le par girelion.over-blog.fr

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Peintures de Lionel Girard                                  Catherine Girard 

Carmina, acrylique  100 x 100                              Le bois doré huile 55 x 64          

 

 

Ce que j’ai désiré faire en donnant ce titre générique « le poids de l’inachevé » à cette première exposition aux Gondi, c’est bien marquer la situation de la difficulté de peindre aujourd’hui et de voir ce qui constitue, à partir de la toile vierge, l’acte de peindre. L’acte de celui ou de celle qui s’engage, un pinceau à la main face à la verticalité de la toile blanche, avec son vide, et derrière l’inconnu. 
La peinture est un combat.
 
Je ne parle pas de celles ou ceux qui cèdent bien vite à un angélisme de pacotille, aux froufrous du mondain et de l’anodin, soit parce qu’ils croient pouvoir peindre en ignorant tout du passé, soit qu’ils cherchent la séduction, la forme la plus facile, la plus aisée. Deux mondes bien éloignés comme le sont celui de la chansonnette et celui de l’opéra. Dans le premier, on ne trouve que du balbutiement, de la surdité à toutes formes antérieures, et surtout pas cet état de doute, de retenue lorsqu’il s’agit de créer quelque chose d’inouï. Le propre du sens donné à la vraie peinture c’est de s’approcher d’une signification autre, comme une poésie du rêve.
 
Et je fais mienne la réflexion de Fabienne Verdier, Peintre calligraphe : “L’inachevé” est la porte d’accès secrète au voyage poétique de la peinture. Si je m’engage dans une certitude, j’échoue lamentablement »

Alors il faut parler de l’esthétisme de l’inachevé. 
Il porte en lui une double stratégie, interloquer le regardant puis le pousser à faire un pas vers une action de recréation.
 
A ce sujet une anecdote que j’adore que je tiens du peintre Jacques Yankel, le créateur du musée d’art naïf de Noyers : la mort de Cézanne en 1906 a provoqué une vaste exposition en son honneur, au Salon d’automne, en 1907. Le douanier Rousseau naïf soutenu par Apollinaire et Robert Delaunay y présentait la Charmeuse de serpents, une commande de la mère de Delaunay. Après avoir fait le tour de l’expo, Rousseau confia à ses amis : « je ne savais pas que Cézanne avait du mal à terminer ses tableaux, si on s’était connu, je lui aurais demandé de me les confier, j’aurais bouché tous ces blancs où on voit la toile ». Voici la preuve que la réaction à l’inabouti ne s’est pas faite attendre.
 
Velazquez, Goya, Turner, Manet, Bacon, Klee, Rothko, Degas, Kandinsky et d’autres encore, chez ceux là, il y a toujours quelque chose d’inachevé, de non-peint qui interroge le spectateur et le rend acteur.
Et pour rendre hommage au sculpteur Yvan Baudoin qui nous accompagne, je dirai que dans la sculpture, l’inachevé, en italien, le non finito, en tant que technique artistique, apparaît pour la première fois chez Donatello, désireux de mettre en évidence l’intensité spirituelle et dramatique des scènes représentées, Michel-Ange est incontestablement le promoteur d’une esthétique de l’inachevé car, au XVe siècle, seule une circonstance fortuite aurait pu entraîner l’inachèvement d’un ouvrage d’art, et Vasari, premier historien d’art, invoque lui-même l’ébauche concentrant, plus sûrement que l’œuvre achevée, quelque chose de la « fureur » créatrice.
 
C’est bien de cela dont il s’agit, de la fureur créatrice, de ces séquences où vous sortez épuisés, et où dans l’inachevé, vous proclamez : « j’arrête là ». Le suspend, l’inabouti font partie de l’essence même de la peinture dite de chevalet. Une telle posture générale s’apparente donc plus à une volonté d’ignorance qu’au doute systématique de Descartes, à ceci près que la volonté d’ignorance, en peinture, c’est comme la maïeutique socratique, puisqu’elle doit déboucher à terme sur des mondes qui surgissent du plus profond de soi. La maïeutique, ( l’art de faire accoucher des idées) s’appuie sur une théorie du ressouvenir pour faire ressurgir des vies antérieures, les connaissances oubliées. C’est d’une certaine manière proposer l’entrée dans une géographie de l’ouverture acceptée à l’intérieur de la pensée profonde. Paul Klee disait : « je veux rendre visible l’invisible. »
 
En fin de compte, l’acte créateur est une vraie tempête, une grosse perturbation, une intervention détonante qui ressemble furieusement à un accident. Cet art là est certainement issu du chaos, du big-bang.
 
Lionel Girard Joigny 26/05/2010

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